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The man of Ernest J. Gaines' novelistic universe: between emasculation and self-assertion

Touré Bassamanan,
Article Date Published : 28 February 2019 | Page No.: 5330-5335 | Google Scholar

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Abstract

This paper highlights the different layers of meaning that characterize the notion of manhood in Gaines’ fiction. The quest for manhood represents an imperative for the frustrated men in the framework of the social context wherein they are emasculated. Here, manhood should be grasped through a binary paradigm. On the one hand, the expression of manhood equates with male domination and violence. On the other hand, due to social expectations, manhood refers to the struggle for freedom. It undermines the white racial superiority and it claims blacks’ humanity. Manhood fosters humanistic principles. Thus, it takes on a universal dimension.

Introduction

En Amérique, l’expression de la masculinité du Noir constitue une quête. Le joug de l’esclavage ainsi que les pratiques des Blancs ont contribué à émasculer ce dernier. Il convient de souligner que la masculinité et la virilité sont tenues, parfois, pour la même chose ; elles renverraient à la même réalité. Dans le fond, il existe un antagonisme entre ces deux termes. La virilité renvoie aux attributs physiques et sexuels de l’homme. Si l’on part du postulat que les hommes constituent un groupe homogène sexué, par opposition aux femmes, la masculinité se définirait par la virilité. Dans le cadre de cette étude, d’une part, le terme masculinité épouse son sens originel et d’autre part, il revêt un sens connoté. Aussi serait-il intéressant d’étudier la manière dont les Noirs tentent d’exprimer leurs masculinités dans un espace social hostile dans l’œuvre gainesienne. Mieux, la notion de la masculinité est omniprésente dans plusieurs communautés en Afrique. Cette situation apparaît de façon saisissante dans le roman de l’attention de Seydou Badian quand il écrit:

Ce sont là les enseignements qu’un gardien de la tradition africaine, le père Benfa, donne à son petit fils venu au village pour les congés. Ce traditionnaliste met l’accent sur les valeurs qui caractérisent l’homme. De là, Badian dépeint cette culture africaine qui consiste à faire des jeunes de sexe masculin “des hommes’’.

Vu que Gaines est un auteur Africain-Américain, les membres de sa communauté ainsi que lui partagent l’héritage culturel africain. Cet héritage culturel a influencé les noirs vivant en Amérique qui s’évertuent à exprimer leur masculinité. Au moment de l’esclavage, L’homme noir est émasculé dans le pays de l’Oncle Sam du fait de l’esclavage qui le réduit à rien. De fait, la politique du genre du système esclavagiste empêche les esclaves de s’affirmer comme des hommes en ce sens qu’ils ne peuvent pas s’occuper de leurs familles convenablement. Dans un tel contexte, la figure paternelle s’éclipse pour laisser place à la figure maternelle. La quête de la masculinité est devenue donc un thème majeur faisant l’objet d’un traitement littéraire. Mieux, la domination masculine blanche, à des degrés différents, sur les hommes noirs est fort dommageable. Dans une société raciste et patriarcale, la domination du Blanc sur le Noir est accompagnée du déni de la masculinité de ce dernier. C’est en cela que l’œuvre gainesienne a été perméable à la quête de la masculinité du noir. La question de la masculinité chez le Noir fait suite à son expérience d’être dominé.

Dans le cadre de cette étude, il s’agit d’étudier la manière dont les Noirs tentent d’exprimer leurs masculinités dans un espace social hostile dans l’œuvre gainesienne. En effet, la quête de la masculinité requiert une métamorphose de l’individu et s’accomplit particulièrement chez Gaines sous la forme d’une redéfinition de soi à travers la violence. Le problème central autour duquel cette contribution gravite peut se formuler de la façon suivante : Quelles sont les différentes unités de signification que revête la notion de masculinité dans l’écriture de Gaines ? S’articulant autour de deux axes, ce présent travail démontre le traitement littéraire qui est fait de la masculinité. Pour ce faire, nous nous appuierons sur une méthode d’analyse des textes littéraires : la critique psychanalytique.

Violence Et Masculinité

La quête de la masculinité chez Gaines s’apparente parfois à la violence. Être homme, c’est aspirer à une identité masculine encrée dans les idéaux du patriarcat. Elle se réalise au détriment des plus faibles dans la cellule familiale. Aussi, l’expression de la masculinité a une dimension sexiste. Pour le dire autrement, l’expression de la masculinité a un caractère phallocentrique ; elle épouse les idéaux du patriarcat. La masculinité rime avec différentes formes de violence dans la production littéraire gainesienne.

En premier lieu, l’expression de la masculinité engendre la violence physique. Dans , la réaction de Marcus à l’égard de Pauline, la maîtresse de Bonbon, le contremaitre blanc, est un exemple d’affirmation de la masculinité. En effet, lorsque celle-ci refuse ses avances, il fait preuve d’un comportement agressif en vue lui prouver sa virilité. Ecrasé par le contremaitre blanc, Marcus projette sa vengeance en prenant pour cible Pauline. « When she [Pauline] saw him [Marcus] she acted like she had seen the devil himself. He said that’s why he hit her. He wanted to show her he was a man» (Gaines, 1994: 118). Le narrateur relate la scène de la violence de Marcus envers Pauline. Pour Marcus, conquérir la femme ou la maîtresse de Bonbon est le moyen privilégié d’expression de sa masculinité. C’est à travers la sexualité qu’il veut s’affirmer en tant qu’homme. Pour reprendre l’expression de Bell Hooks, il s’agit de: « [The] masculine ideal rooted in physical domination and sexual possession of women » (1992 : 94). Mais lorsque Pauline refuse cette relation pouvant générer des tensions entre son amant et Marcus, ce dernier se sent frustré. Suite à ce sentiment de frustration, Marcus utilise l’argument de la force au lieu de la force de l’argument. Il la bat pour lui prouver qu’il est un homme. Psychologiquement, il tente de recouvrer sa qualité d’homme. Suite à son échec face à Pauline, il est frustré d’avantage. En donné que la frustration implique un état psychologique résultant de l’impossibilité d’atteindre des objectifs, elle engendre le comportement agressif. Ainsi, Pauline, le bouc-émissaire, est la cible de son comportement agressif de Marcus. Marcus réagit par la violence car il tente d’exprimer sa masculinité. Pour reprendre la formule de Pascale Molinier, Marcus se livre à une ‘’virilité agressive’’.

En deuxième lieu, dans le même ordre d’idées, la nouvelle de Gaines intitulée ‘’Three Men’’ se fait l’écho de la violence physique intra raciale dans l’univers carcéral. En fait, Munford Bazille est très violent vis-à-vis des autres Noirs. Il incarne un tortionnaire à la solde des Blancs qui s’attaque aux membres de sa propre communauté. Ce dernier assimile la masculinité à la malhonnêteté, à la duperie et à la violence envers autrui. Pour lui, être homme, c’est être capable d’inspirer de la crainte aux autres ; c’est affirmer et assumer sa domination sur les membres de sa communauté. Il est sans remords quant à la violence dont sont victimes les propres membres de sa communauté. Le passage suivant est illustratif : « ‘’I’m still coming back here [in jail] and I’m still getting out. Next Saturday I’m go’n hit another nigger in the head, and Saturday night they go’n bring me here, and Monday they go’n let me out again’’ » (Gaines, 1997: 138-139).

Pour Munford, être homme consiste à faire preuve de bassesse et de violence. Il s’agit d’être irresponsable en s’attaquant aux autres Noirs en toute impunité. Ici, la domination masculine compromet l’épanouissement des autres hommes.

À l’instar des autres personnages noirs, Munford est soumis à l’oppression raciale. Suite à l’injustice sociale qui l’affecte, ce dernier se sent frustré. Cette frustration est le ressort psychologique qui motive son agressivité. Mais ne pouvant s’attaquer aux Blancs, il transfère sa violence sur les membres de sa propre communauté. Pour utiliser le mot de Karen Pyke, l’attitude de ce personnage nous permet de comprendre la manière dont  l’oppression est internalisée et ensuite reproduite ( 2010 : 552). Le comportement agressif de Munford constitue une forme déguisée d’expression de sa masculinité. En théorie psychanalytique, on peut dire que Munford fait preuve de transfert. Le transfert est un processus par lequel les désirs inconscients s’actualisent sur certains objets ou sujets. L’envie de s’attaquer à l’intégrité physique du Blanc qui anime Munford est dirigée vers ses proches. La haine viscérale qu’il ressent pour l’oppresseur est transférée sur son entourage.

Frantz Fanon thématise la question du transfert chez le dominé. Selon lui, ce transfert fait suite à l’intériorisation du racisme. Les préjugés raciaux émis sur le Noir visent à nier leur part d’humanité. L’archétype des valeurs inférieures est représenté par le Noir. Pour ce dernier, les conséquences sont désastreuses. En victime résignée, il intériorise ces préjugés qui le déshumanisent (Fanon, 1952 :154-155). Par voie de conséquence, vu que la communauté blanche émascule le Noir et le réduit au stade d’une brute, ce dernier, indigné, s’affirme par la violence dans le cercle familial. Il se défoule sur les plus faibles.

En troisième lieu, dans la prose de Gaines, la quête de la masculinité et le changement social sont étroitement liés. Pour agir en homme, il faut dominer sa peur. Dans , pour les vieux ainsi que pour Charlie, l’affirmation de soi est une forme d’expression de leurs masculinités. L’affirmation de soi engendre la violence physique interraciale. En fait, Charlie, accablé par la peur après avoir tué Boutan, se cache dans les hautes herbes. Dans un certain sens, c’est grâce à son courage que Charlie appuye sur la gâchette de l’arme qu’il avait en main. Cet acte prouve qu’il a changé. Il est transformé. Partant du postulat que l’acte de Charlie peut être justifié par l’instinct de survie, nous pensons que la transformation de ce personnage s’opère depuis sa cachette. Ce temps d’hibernation est propice à la transformation en ce sens que Charlie réalise qu’il ne doit plus fuir. La phase de la transformation étant achevée, Charlie revient sur la scène du crime pour répondre de son acte en toute responsabilité. Avant son intervention, Charlie insiste sur le fait qu’il est un homme : «I am a man» répète-t-il. Cette phrase est reprise comme s’il voulait se convaincre ainsi que toute l’assistance de ce fait. Il s’est défini une nouvelle identité, une personnalité. Voici un extrait de ce qu’il confesse à l’assemblée : « “I’m a man, sheriff, Charlie said. I want the world to know I’m a man. I am a man, Miss Candy. I’m a man’’ » (Gaines, 1992 : 187).

L’identité masculine de Charlie se traduit à travers un comportement agressif. Ici, la violence du noir fait suite à une expérience psychologique : l’indignation. L’agression est la conséquence des situations frustrantes antérieures vécues dans la plantation. Psychologiquement Charlie tente de restaurer sa masculinité. Il réagit par la violence ; ici, la cible de cette violence est le responsable de la situation frustrante. L’arbitraire de la situation frustrante en rajoute à l’indignation de Charlie. Vu sous l’axe œdipien, l’enfant mâle ressent de la haine pour la figure paternelle car cette instance censure et le prive de l’amour maternel. Le comportement agressif du Noir envers le Blanc postule de la rivalité entre eux. Le Noir défie la mort en affrontant ses assaillants blancs. Sa mort incarne l’ultime acte de bravoure pour la communauté car il meurt tel un martyr.

Charlie veut répondre de son acte. Il ressent un sentiment de plénitude et de béatitude. Il éprouve un sentiment de liberté car il n’a plus peur. Il semble avoir compris qu’ «un homme ne court pas. Quant on doit la vie à la fuite, on ne vit plus qu’à moitié.» (Badian, 1973 : 117). Jouissant de sa masculinité, Charlie est un être nouveau. Le regard du shérif Mapes sur Charlie a également changé. Il lui parle avec courtoisie et l’appelle «Mr Biggs». De l’avis de Valerie M. Babb, « The title ‘’Mister’’ confers the social recognition Charlie lacked and proves that he is now a man » (1991 : 123). Ainsi, être homme, c’est être capable de vaincre, de surmonter sa peur pour jouir de la liberté. À raison, Dirty Red note: «Life’s so sweet when you know ain’t no more coward » (Gaines, 1992: 208).

Enfin, on note dans que les hommes exercent une violence verbale vis-à-vis de leurs femmes et leurs enfants. Pour la plupart d’entre eux, la cellule familiale constitue l’espace privilégié pour exprimer leur domination masculine. Mat tente de sortir avec une arme pour se rendre sur la scène de crime de Boutan sans même informer sa femme. Lorsque cette dernière tente de savoir ce qui se passe, Mat lui lança froidement : « ‘’Go somewhere and sit down woman’’ ; I said ‘’This men business’’ » (Gaines, 1993 : 36). Ici, Mat fait preuve d’une attitude sexiste. De façon symétrique, Chimley règne par la terreur chez lui. C’est ainsi qu’il menace de tuer sa femme à son retour si le diner n’est pas fin prêt. Cet extrait de la conversation entre Chimley et sa femme renforce l’idée de la violence verbale: « But, see, if I come back from Marshall and them fishes ain’t done and ready for me to eat, I’m go’n do me some more shooting around this house. Do you hear what I’m saying? » (Gaines, 1992: 33) Avec raison C. Karen soutient : «  one of the characteristics of manhood seems to be the privilege of ordering women around» (1998: 108). Pour le dire autrement, certains hommes, une des caractéristiques de la masculinité consiste à avoir le privilège de commander les femmes. La masculinité s’apparente à la domination dans le cercle familial.

Le problème de la violence verbale et physique masculine à l’égard des femmes remonte à un confit de la petite enfance pendant la phase phallique. Lors de la phase phallique, le petit garçon découvre, en voyant le sexe féminin, une différence des sexes. Cette découverte engendre une situation de tension car il éprouve la crainte de la mutilation de son pénis: l’angoisse de castration. Suite à cette angoisse, le garçon va se défendre grâce à un surinvestissement du pénis. L’issue de cette phase psychosexuelle est déterminante pour la personnalité et la sexualité de tout sujet. Le phallocentrisme dont font preuve Mat et Chimley découle du complexe de sa castration. C’est en ce moment là que des mécanismes se sont résolus de manière inadéquate. Cette expérience a une incidence sur eux dans le présent car « l’Inconscient , c’est le fait que nous sommes condamnés à répéter un passé dont nous ne nous souvenons pas » ( Bellemin-Noel, 2012 : 237). On comprend pourquoi Chimley et Mat ont un comportement narcissique. À travers leur propos, on note une négation de la réalité du sexe féminin. Le comportement de ces derniers est motivé par la volonté d’exprimer leur masculinité.

Dans , Bell Hooks souligne que l’expression de la masculinité dans les communautés noires du Sud s’inscrit dans une perspective phallocentrique et patriarcale. La subjectivité de l’homme l’amène à masquer ses émotions et à gérer sa famille d’une main de fer. Aussi, l’identité masculine repose sur les idéaux que le patriarcat promeut. Le mérite de Hooks réside dans le fait que son œuvre dévoile le caractère homogène des travaux antérieurs sur la masculinité. Selon elle, si la plupart de ces travaux sont à l’actif des chercheurs blancs et de quelques noirs, le portrait de la masculinité noire qui se dégage de ces travaux décrit les noirs comme des individus dangereux, violents et déprimés (1992 : 87-88).

En un mot, la masculinité rime avec la violence conjugale. Elle s’exprime au dépend de la femme dans la mesure où cette dernière est exploitée et dominée. L’expression de la masculinité engendre parfois le sexisme. Ce faisant, elle se résume la domination sur la femme dans la cellule familiale. L’attitude dominatrice de ces hommes au sein de la famille s’appréhende aisément dans un contexte social hostile à l’épanouissement des Noirs. Cet état de fait les amène à céder sous la pression sociale. Malheureusement, « quand les hommes craquent, c’est dans la violence contre autrui ou dans la violence retournée contre soi-même » (Molinier, 2000 : 29).

Tout bien considéré, à certains égards, l’expression de la masculinité s’inscrit sous le sceau du patriarcat. Elle engendre la violence et le sexisme. Cependant, Chez Gaines, la masculinité peut revêtir très souvent autres unités de signification ayant une dimension positive.

Masculinité Et Humanité : La Quête D’un Idéal Universel

La quête de la masculinité reste une obsession chez les personnages de Gaines. L’idée de cette quête n’émane pas seulement des hommes, elle est aussi l’affaire des femmes. Dans ce contexte, certains personnages réinventent l’identité masculine. Dans le processus de la construction de leur masculinité, certains Noirs font une rupture avec les idéaux au patriarcat ; ils se redéfinissent une identité masculine. En d’autres termes, les Noirs, conscients des défis sociaux actuels, rejettent la domination masculine et œuvrent pour éradiquer le sexisme. Ils réinventent la masculinité noire. Ici, la masculinité rime avec l’humanisme. Elle promeut les valeurs de l’humanité : le respect d’autrui, l’égalité, la bienveillance envers soi ainsi qu’envers les autres ( Bell Hooks, 1992).

L’expression de la masculinité s’apparente donc à une quête. Elle constitue le corollaire d’une phase antérieure de métamorphose dans le psychisme de l’individu. Gaines, de façon subtile, présente des personnages masculins, émotionnellement faibles qui, après transformation, deviennent des “hommes’’. Ceci se produit lorsque le processus du changement atteint son paroxysme. Encore faut-il ajouter que l’expression de la masculinité s’opère après une phase antérieure de redéfinition de l’identité du Noir. Du statut d’être dominé et complexé, le Noir s’affranchit en vue de s’affirmer. Pour le dire clairement, certains personnages gainesiens tentent de se construire une image positive d’eux-mêmes, ils redéfinissent d’abord leur identité avant de pouvoir exprimer leur masculinité. Dans la société américaine, ayant été la cible des stéréotypes, le Noir accepte finalement l’image péjorative qu’on projette de lui. Il s’agit de l’intériorisation du racisme. C’est pourquoi Billingsley révèle: « [he is] engaged in a struggle to throw off, negative definitions of [himself], and to forge new, positive ones » (1975: 5).

Dans , Jefferson est un jeune noir qui est accusé à tort pour homicide. L’avocat blanc commis d’office, étant une caisse de résonnance de la communauté blanche, rabaisse Jefferson au stade de l’animal. Mais avec l’aide de son mentor, Grant Wiggins, Jefferson parvient progressivement à se débarrasser des définitions et étiquettes péjoratives. Une fois le stade de la redéfinition de son identité achevé, il devient un être transfiguré. Il change littéralement ; le point culminant de ce processus de changement constitue l’expression de sa masculinité. De fait, Jefferson affirme qu’il est un homme, et il le confirme à travers son attitude courageuse face à la mort. L’agent pénitencier, Paul qui est témoin de l’exécution livre ses impressions :

À travers ce passage, le lecteur réalise que Jefferson affronte courageusement l’épreuve de la mort. Ce passage contient plusieurs répétitions. La répétition renforce l’idée émise par Paul. Il est émerveillé par l’attitude de Jefferson. Là où plus d’un être aurait été paralysé par la peur devant la chaise électrique, Jefferson a pu et a su marcher dignement. Son attitude pendant son exécution ébranle tous les préjugés émis par les Blancs. Ces derniers l’avaient réduit au statut d’un animal. Dès lors, le sens de la masculinité est le fait de défaire, de démentir les images péjoratives savamment véhiculées par la société blanche. Ce faisant, l’homme noir réclame sa part d’humanité qui lui a été trop longtemps refusée. Jefferson meurt pour que les autres puissent vivre avec dignité. L’affirmation de soi renvoie ici à la quête de l’humanité. Psychologiquement, Jefferson recherche à recouvrer sa condition d’homme en défiant la mort. Suite à l’angoisse de la mort que Jefferson éprouvait, il réalise que la mort constitue l’ultime échappatoire. Elle incarne, pour lui, une expérience de délivrance et de réhabilitation de l’humanité du Noir.

Gaines prend le soin de laisser l’agent pénitencier blanc, Paul, de relater à Grant ce qui s’est passé le jour de l’exécution. Cette technique narrative n’est pas fortuite. D’une part, Paul éprouve un profond respect pour Jefferson pour son courage. Débarrassé de tous les clichés, il relate la scène dont il est le témoin privilégié. D’autre part, Paul fait preuve d’objectivité. Il n’est plus sous l’emprise des reflexes coloristes. C’est en ce sens qu’il relate la bravoure, l’héroïsme de Jefferson à Grant Wiggins de façon objective. Il est fier de Grant car il a vu la transformation qui s’est produite en Jefferson. Il vénère le courage du jeune noir, Jefferson. Et le fait qu’il demande à Grant d’être son ami atteste que Paul traite l’instituteur noir comme son égal. Il ne met plus de distance entre ce dernier et lui. C’est un être changé agissant comme un acteur du changement. Il est conscient que Jefferson est un homme car son attitude face à la mort est courageuse. L’adversité face à la mort a un double impact. L’attitude de Jefferson influe sur la communauté noire ainsi que la communauté blanche.

Dans  « From a Hog to a Black Man : Black Male Subjectivity and Ritualistic Lynching in Ernest J. Gaines’s  »,  Thompson Carlyle aborde la sourde oppression qui affecte les Noirs ainsi que la quête de leur masculinité. Mieux, cet auteur analyse la rédemption de Jefferson. Réduit au statut d’animal par les Blancs, ce dernier s’affranchit des stéréotypes en vue d’affirmer son humanisme. Dans sa cellule, Jefferson agit comme un porc. Selon Carlyle, « Jefferson’s behavior suggests that he has internalized the white supremacist ideology» (2002: 295).

Sollicité par Tante Lou et Miss Emma pour faire du jeune condamné à mort un homme, Grant rend visite périodiquement à Jefferson. Sans craie, ni tableau, ni fiche de leçon, le pédagogue, Grant, incite Jefferson à tourner cette fâcheuse situation à son avantage, et à celle de toute sa communauté. Mieux, Grant exhorte Jefferson à briser le cycle vicieux de subordination et d’oppression imposé aux Noirs en se comportant comme un homme. En plus, il se doit de faire naître et être la masculinité du Noir. Ainsi, sous la houlette de Grant, Jefferson commence la quête de la masculinité. La mission de Grant n’est pas sans risque ; il est soumis à des fouilles corporelles sous le regard méprisant du shérif Guidry. Il accepte cette frustration afin que la masculinité de Jefferson soit restaurée. Ce faisant la suprématie raciale blanche est déconstruite. En clair, l’expression de la masculinité du Noir ébranle les hypothèses de la supériorité raciale blanche.

Plusieurs critiques, à l’instar de Mary Ellen Doyle, John O’brien, John Lowe pour ne citer que ceux-ci, notent que la masculinité constitue un thème qui transparaît dans les œuvres gainesiennes. Ces personnages sont obsédés par la quête et l’expression de leur masculinité. Gaines confirme cette hypothèse. Dans comme il transparaît dans la citation suivante :

En d’autres termes, être homme dans l’œuvre gainesienne, c’est prendre un risque démesuré. L’on comprend ainsi pourquoi les personnages obsédés par l’affirmation de leur masculinité meurent souvent de façon tragique. Avec raison, William Burke souligne que ces personnages font le sacrifice ultime en mourant pour leurs idéaux. À ce propos, il écrit: « The new black men […] are willing to risk their lives and the lives of the others so that a new order may be established in accord with their vision» (1967: 553).

La masculinité dans l’œuvre gainesienne se situe résolument dans un dynamisme de changement dans les rapports interraciaux. Le courage nécessaire afin d’exprimer sa masculinité est la condition sine qua non du changement. Dans , Gaines présente un personnage, Robert Carmier, pour lequel être homme, c’est être courageux. En effet, à l’instar des autres personnages, le créole vit dans un espace social où la ségrégation est de mise. Dans ce contexte, le propriétaire de la plantation, Mack Grover refuse de céder sa maison aux Créoles. Robert Carmier vient voir Mack Grover pour lui demander sa maison, habitée jadis par son contremaître, avec une certaine sérénité. L’attitude de Carmier, teintée d’une assurance légendaire incarne un symbole du changement. Car un homme se distingue  par son franc-parler. Le narrateur relate : « Robert Carmier was not begging. […] he had come up there as a man would come up to a man, and he had asked for the house as a man should ask for a house » (Gaines, April 1993: 9).

Ce passage prouve que Robert Carmier ne mendie pas la maison du Blanc. L’attitude de Robert Carmier démontre qu’il ne veut pas faire de courbettes pour contenter le blanc. Il ne fait aucune entorse à son honneur pendant qu’il s’entretient avec le propriétaire de la plantation. Alors que selon les règles non écrites de la société sudiste, le créole aurait du faire des courbettes et parler en balbutiant la tête baissée. Mais Robert Carmier agit comme un homme. Il n’est nullement complexé. Bref, il s’arme de courage et il prouve sa masculinité pendant la conversation avec le blanc Mack Grover.

Dans « Ritual in Ernest J.Gaines’  », Amani Konan aborde le thème de la masculinité chez Gaines sous un angle novateur. Pour lui, l’expression de la masculinité constitue une quête. Cette quête devient possible grâce aux rituels que les personnages subissent (2002 : 31-45 ). La quête de la masculinité de James dans “The Sky is Gray’’ extrait de la collection de nouvelles intitulée en est un exemple édifiant. James, gamin de huit ans, est le premier enfant d’une famille noire dont le père a été enrôlé par l’armée américaine. Olivia, la mère de James, s’occupe de sa famille. Bien qu’elle rencontre des difficultés, elle reste digne et semble décider à faire de son fils un ‘’homme’’. Pour se soigner, James se rend à Bayonne, en compagnie de sa mère. Il supporte la douleur, la faim et le froid intense. James est confronté aux obstacles, aux douleurs  mais il doit se comporter de manière stoïque.

Dans ce contexte, Octavia lui donne une leçon de dignité en refusant la nourriture offerte gratuitement par une vieille dame blanche. Le passage suivant est illustratif : « With no father present, James must more quickly learn to become a man and in a sense assume the role of both son and father caring for himself, his sibling, and his mother » (Valerie Babb, 1991: 23). Cet extrait laisse entendre que James doit rapidement apprendre à être un homme. James, après ces épreuves, est devenu mature ; il sait comment un noir doit agir pour ne point faire d’entorses à son honneur. À huit ans, James est devenu un homme. Il est maintenant investi des droits et obligations d’un homme.

Une fois encore, pour mieux appréhender la masculinité chez Gaines, l’on se propose de la définir par la négative. En effet, la subjectivité du Noir ne rime pas nécessairement avec ses attributs physiques, sa violence envers les autres ainsi que sa capacité à procréer. Elle n’exclue pas les sentiments d’affection, de compassion envers autrui. Mais, l’expression de la masculinité incite à faire preuve de responsabilité pour soi ainsi que pour les autres. À ce propos, il serait fort utile de laisser la parole à une voix plus autorisée que la notre :

Il ressort du précédant passage que la masculinité se résume à prendre la responsabilité du bien-être des autres. La masculinité revêt un caractère universel. C’est pourquoi il ne peut être limité qu’aux personnages noirs. Pour le Noir, l’affirmation de soi l’enjoint à se mettre au service des autres et à acquérir le sens de la responsabilité. Ici, il s’agit de poser des actes réfléchis qui ne choquent pas la morale et avoir le courage d’assumer les conséquences de ses actes. À ce propos, C. Karen écrit: « [M]anhood includes taking responsibility for one’s actions and a willingness to face the consequences of those actions» (1995: 108). En plus, la masculinité prescrit l’affection et le respect pour les autres. Sans ces sentiments d’amour et d’estime, il est impossible d’agir dans l’intérêt des autres. La quête de la masculinité conduit également à la liberté. Dans une société hostile, l’expression de la masculinité du Noir consiste à créer les conditions de son épanouissement socioprofessionnel.

Conclusion

Dans l’écriture gainesienne, la masculinité revêt un double sens. D’une part, elle rime avec le sexisme. Encrée dans les idéaux du patriarcat, l’expression de la masculinité engendre la violence. La violence exercée sur son entourage est la conséquence des réalités sociopolitiques qui conditionnent l’existence du Noir en Amérique. D’autre part, la masculinité représente une quête qui se réalise par le triomphe du Noir suivant les épreuves qui s’imposent à lui. Elle constitue une quête qui résulte d’un ensemble d’opérations psychiques qui l’entrainent à l’action, donc au changement. La masculinité implique une redéfinition identitaire chez l’être opprimé. Agir en homme, c’est remettre en cause les assises idéologiques de la supériorité raciale blanche. La subjectivité des personnages mâles dans l’œuvre gainesienne consiste à faire preuve de courage afin de poser des actes héroïques et historiques. Elle implique l’affirmation de soi. Mieux, il s’agit d’affirmer son humanité, de reconnaître celle des autres et de lutter contre la politique d’émasculation initiée par les Blancs. Dans la fiction de Gaines, l’homme ‘’nouveau’’ incarne un agent actif du changement social. Il est responsable de soi et des autres. Se positionnant comme un véritable acteur du changement, le Noir refuse de faire des entorses à son honneur. Dès lors, la masculinité chez Gaines, revêt une dimension universelle. La masculinité, c’est un humanisme.

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The International Journal of Social Sciences and Humanities Invention, 2019.
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Article Details


Issue: Vol 6 No 2 (2019)
Page No.: 5330-5335
Section: Articles
DOI: https://doi.org/10.18535/ijsshi/v6i2.09

How to Cite

Bassamanan, T. (2019). The man of Ernest J. Gaines’ novelistic universe: between emasculation and self-assertion. The International Journal of Social Sciences and Humanities Invention, 6(2), 5330-5335. https://doi.org/10.18535/ijsshi/v6i2.09

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